mercredi 18 novembre 2009

Lendemain de fête.

Ne me demandez pas à quelle heure je me suis couchée.
Je peux simplement vous dire que quelques heures raisonnables plus tard, je me suis levée. J’ai enfilé mes vêtements imprégnés de nicotine encore fraiche et, quittant ma chambre qui sniffait le dodo des ronfleurs discrets, j’ai, d’un pied un peu hésitant et agrippant le garde-fou chantourné, glissé au bas de deux étages d’escaliers serpentins, du majestueux château où nous nous étions une bonne centaine, réunit pour le week-end.
Nous avions débuté en fanfare, le vendredi soir.
Nous avons clôturé enthousiaste, ce dimanche matin.
J’ai atteint le rez-de-chaussée, froid, nimbé d’une lumière d’un gris pâle sans saveur. Envahit d’une sensation étrange, l’œil vague, proche sans doute d’un somnambulisme conscient, j’ai éprouvé le vide et le silence soudain. Evidemment mon nez fonctionnait, et l’air de rien la bécane enregistreuse a immédiatement absorbé et analysé quelques relents de cheminées assoupies. J’ai savouré les soupirs de résines calcinées des dernières bûches achevant de se consumer, brandons paresseux, abandonnés, émanations âcres et cependant réconfortantes. Les cendres, poussières ténues, dégageaient une odeur fine, douce et veloutée, légèrement amère et apaisante. La chaudière du château, comme nous l’avions découvert à notre arrivée, ne fonctionnait pas. Qu’à cela ne tienne, quelques pyromanes, heureux hommes, se sont empressés de jouer au mikado : bûches et allumettes. Activités viriles et senteurs d’autrefois, en parfaite harmonie avec ce lieu qui semblait dédié à quelques beaux Mousquetaires...
Je me suis dirigée vers la cuisine, en mode automatique, me rappelant qu’il me fallait franchir trois salles monumentales. La température avait chutée, et derrière le fumet des cheminés, je sentais le remugle des dalles froides, jonchées de débris à peine identifiables. Une brume insaisissable composée des fluides corrodés des couches de vernis successifs, des poussières fossilisées, et des particules de dorures fanées, voilaient les portraits en nombres considérables d’ancêtres inconnus. Bizarrement, ce pot-pourri m’a fait subitement songer aux boulettes de colles que nous façonnions et tripotions interminablement, entre nos doigts sales d’écolier. En passant près des portes fenêtres donnant sur les jardins, j’ai perçu le parfum du temps qui passe, prisonnier des longs rideaux damassés, ce reliquat de poudre de riz rancie, propre à toutes les vieilles demeures peu fréquentées et mal aérées, inexplicablement reposant. Au seuil de la seconde salle j’ai croisé, un ballon de rouge inachevé à la main, l’ultime noctambule qui s’en allait rejoindre d’un pas nonchalant, son matelas. Dénouement du sentiment précieux de sa solitude, il laissait sa place de gardien de l’aube aux nouveaux venus à peine éveillés, pour sombrer à son tour. Vision sans odeur, mais rencontre d’une immense saveur. Celle de nos habitudes de doux fêtards. Mes pieds m’entrainèrent soudain, animés d’une vie propre vers la dernière salle. Odeurs irrésistibles du café, du quat’ quart au beurre bien, bien jaune, des pelures de mandarines, et du lait tiède. Puis, j'ai discerné le marmonnement des conversations juste ébauchée, comme un code commun et compréhensible à tous les lèves-tard ; « sucre.. ?, lait…? Bé non…, c’est où qu’il est...? Y’a pu d’eau chaude… » Economie des mots, des gestes. Urgence d’engloutir une première gorgée de café brûlant, qui désembue les méninges, débrouille le nez, et rince les miasmes granuleux d’une haleine chargée. Claquement de langue, pendant qu’une main s’avance pour attraper un bout de pain, tandis que l’autre plonge une cuillère brusque dans un pot de confiture de poires confites aux arômes de miel, ou de pêches, aux saveurs d’automne et d’amandes. Coordination des gestes, mais esprit embrumé. Paupières plissées, yeux en fentes, concentration entièrement dédiée aux roboratives et salvatrices odeurs du petit déjeuner.
J'ai pris place à la longue table, entourée de mes compagnons de bringue, une tasse de breuvage chaud au creux des mains. Comme chaque fois, j'ai retrouvé avec plaisir ces effluves qui rôdaient, entre les bols fumants et les reliefs de nourritures, de nos corps engourdis qui conservaient les marques d’une nuit intense et tapageuse, suivit d’un sommeil harassé modèle parpaing. Effluves doux, sensuels, parfois musqués. Légèrement boisés, avec un vague relent de mûres ou de myrtilles écrasées, pour les amateurs de vin, de levure sucrée pour les buveurs de bières, de quelques miettes amères de nicotines, et couvrant le tout d’une cape invisible, le remugle encore appétissant des épices caramélisées du méchoui, que l’on avait mit à rôtir en plein air.
Dans quelques heures, une bienséante neutralité régnera de nouveau. Les semi-éveillés engourdis dans leur jus, seront remplacés par les frais pimpants sortis de la douche, en habits de valises, cheveux humides et sourire dentifrice.
Oui, la fête sera alors bien finie.
Nous serons redevenus des citoyens civilisés…pour combien de temps ?


-Pour Lapo, à propos de notre conversation, assit au soleil sur les marches coté jardin, de l'odeur des yeux plissés les lendemains de fêtes....
-Pour les 120 ans de Nathalie, Bruno et Pierre.





















jeudi 12 novembre 2009

Café Américain

Mon homme m’affirme que ce n’est point un endroit où prendre un café.
Pour un non consommateur de cette boisson, je trouve qu’il ne manque pas de toupet. Mais je comprends qu’il est beaucoup plus français que je ne le suis, et qu’il défend un certain territoire : le bistro. Je lui donne entièrement raison. Question territoire. Mais parfois je passe outre, car il m’arrive de succomber au mauvais goût de mon enfance, souvenirs de petite fille qui a découvert au hasard des pérégrinations de son papa/maman, l’Amérique, et sa ribambelle de parfums sucrés, des nourritures soit disant « salées » : ketchup, pickles, baggels, mayonnaise blanche, moutarde jaune fluo, et bien plus tard, le café à l’eau chaude.
Hors donc, ce jour, en balade sur l’interminable trottoir de l’Avenue de l’Opéra, la jambe traînante, les oreilles en coton et l’esprit saturé par le grognement permanent de la circulation, j’aborde la fameuse enseigne et n’hésite pas longtemps. Je trouve de toute façon un prétexte tout prêt : j’ai lorgné dans un coin un fauteuil club, ventru et libre, et j’ai une chronique à terminer. Voilà, c’est parfait ! Je possède une excellente raison de flancher, et de m’envoyer un noir dans un carton. Mes scrupules apaisés, je franchie le seuil de la boutique et, d’un coup de nez d’un seul, je ne suis plus en France mais au pays du sucre rigolo, du caramel croustillant et du lait chaud monté en neige : Café Disney.
Bien sur, Mickey ne pointe pas son museau, mais trois étudiants, vêtus d’uniformes couleur marron papier, arborent un sourire Barbie-est-heureuse, et me proposent de me servir prestement toutes consommations que je voudrais bien leur désigner. Je parcours les panneaux où sont décrits avec force détails les Mocha, Macchiato, Cappuccino, et je trouve enfin mon café allongé sans modération. Je me décide ensuite pour la taille, mais je me fais avoir sur le terme employé : on me dépose sur le comptoir, un exemplaire gigantesque. Bah ! Je prendrais tout mon temps pour écrire. Mon seau brûlant à la main, je me dirige vers le canapé élimé, toujours inoccupé. Apparemment, c’est l’heure creuse. Je m’installe confortablement, ma boisson réconfortante à portée de main, et tout naturellement un rythme s’installe : je tapote sur le clavier, et le temps passe, entre deux phrases capturées, un fouillis de fautes d’orthographes corrigées, une virgule qui cherche désespérément sa juste place, et un décrochage régulier, pour absorber une lampée de café diaphane au parfum de flotte légèrement torréfié. Mais soudain mon bout de nez est chatouillé par une odeur de sucre monté en graine, puissante et souveraine. Je lève la tête et je découvre une jeune femme debout et souriante, un énorme muffin prisonnier de ces doigts délicats, qui me demande gentiment si elle peut s’installer en face de moi, et partager la petite table basse. Oui, oui, bien sur… et sans m’attarder davantage, je retourne à mon clavier: tape-tape, tape-tape. Oui, mais… Le muffin, petite montagne alléchante, déploie des ondes obstinées et envahissantes de beurre ultra frais, de jaune d’œuf concentré, de cannelle de Chine et de sucre vanillé des Tropiques. Pourtant, en levant un œil, je me rends compte que c’est une brioche parsemée de nombreux et gros éclats de chocolat. Je suis impressionnée par la force solitaire de cette friandise, posée sur la table à moins d’un mètre de mon nez, qui pulse, dès que les doigts féminins picorent quelques miettes, un lourd parfum de beurre et de vanille de synthèse, sans le moindre relent de cacao. Je redresse mon corps et j’hume l’ambiance de ce lieu dédié au café. Aucune signature de torréfaction non plus. Aucunes vapeurs amères, ni de sournoises et séduisantes volutes calcinées, croustillantes et boisées, ni ce résidu de cirage froid, lorsque moisit dans un tiroir des monticules de marc. L’odeur caractéristique reste sans doute prisonnière de la chope en carton avec son petit opercule en plastique, à moins qu’elle ne soit engloutit par l’ajout du vaste choix d’accessoires gourmands, comme le caramel liquide, la poussière de vanille, la mousse de lait chaud, ou la poudre de cacao confectionnées sans les fèves.
De nouveaux consommateurs, de plus en plus nombreux à présent, louvoient, gobelets à la main en une valse désorganisée, afin de trouver le fauteuil cosy encore disponible. Des parfums de jus d’oranges fraîchement pressées traversent l’espace. Molécules cristallines et pétillantes, éphémères, elles virevoltent sous mon nez pour disparaître aussitôt. Les émanations plus charnues, comme celles de la chantilly ou du caramel chaud, parviennent en se trémoussant avec peine, à atteindre mon nez curieux pour cette faune olfactive à l’américaine. Je ne comprends pas pourquoi ni comment ces pâtisseries si artificiellement parfumées, excitent ainsi ma gourmandise, ni pourquoi le café reste agréable, même incolore et inodore. Pourtant bien malgré moi, je demeure captivée par ces odeurs, violentes ou fades, avec ce je ne sais quoi de ridicule et de disproportionnée. Le coté gadget sans doute ? Je flirte avec la tendance « adulescent » versant régressif. Je retrouve mon engouement de gamine pour tous ces parfums postiches, qui réjouissaient mes papilles et mes narines naïves de petite fille. Heureuse époque de gloutonnerie confiante, où le nez comblé, et sans préoccupation sur la composition ou sur les conséquences, je savourais des gâteaux couleurs d’arc en ciel aux arômes improbables de fruits des bois, ou de beurre de cacahuètes.
Derechef une gorgée de café à l’eau, tiède maintenant. Glissement de mémoires et associations aléatoires, j’ai envie, tout à coup, de revoir le film «Jour de Fête» de Jacques Tati, avec son facteur qui effectue sa tournée «à l’Américaine».
Encore de la gourmandise sans doute…

lundi 9 novembre 2009

Interlude 3

Bonjour à tous, et en particulier à mes commentateurs.
Ce matin j'ai consacré un peu de temps à revenir sur mes "vieux" posts et j'ai constaté que vous aviez laissé de nouveaux commentaires. J'ai répondu à chacun de vous, en vous demandant de me pardonner si j'ai pris tant de retard...mais j'avoue que je n'avais pas imaginé que je trouverai encore des commentaires sur des textes plus anciens. C'est une découverte agréable et dorénavant je penserai à revenir de tant à autres sur mes premiers pas!
Bonne semaine à tous.
Prochain post cette semaine : dès que j'ai trouvé le mot qui manque pour décrire le machin !